Cimetière ancien de Saint Jean Pied de Port

D’une tombe à l’autre

N° 1, Marie Larratapé
Cette croix est la sépulture de Marie Larratapé. L’inscription, indiquant «MAITREs ANTHONENE», suit la coutume de se faire connaître par le nom de l’etxe. Il s’agit ici de sa ferme Antonena dont son époux, Jean Iriart, est maître adventice, c’est-à-dire cadet venu d’une autre maison. En 1802, son acte de naissance indique « Marie Antonena […] fille de Pierre Antonena maître jeune de la maison de ce nom », alors que le nom de son père est Larratapé : le nom de l’etxe prime sur le nom patronymique. Une seule autre sépulture de ce cimetière rappelle cette coutume, la croix de Catalin Hunto (née Gainecotche, épouse Arrosagaray). Sous l’Ancien régime, les femmes maîtresses de maison héritent, votent parfois aux assemblées et disposent de droits équivalents à ceux des hommes.

N° 2, Cangina
Dans ce cimetière, un ensemble de pierres en forme d’urne intrigue… Ces urnes sont pleines donc ne renferment pas de cendres. Elles sont au nombre de quatre, dont deux portant une inscription « ICI REPOSE », l’une d’entre elles ajoute : «ICI REPOSENT CATHERINE/CANGINA». L’état civil et des archives notariales nous indiquent que le nom de Cangina est celui d’une famille d’horloger-orfèvre ou pâtissier-cabaretier, spécialités du canton des Grisons (Suisse) dont elle est originaire, plus exactement de Flims. Elle arrive en France à Orthez au début du XIXe siècle, puis à Saint-Jean-Pied-de-Port vers 1837 où elle gère rue de la Citadelle, le Café suisse ou Billartia. Parmi ses membres, Catherine Cangina est née à Flims en 1797 et décédée à Saint-Jean-Pied-de-Port en 1840. Cette famille est de religion protestante, ceci expliquerait le choix de ce type de monument, les sépultures protestantes évitant jusqu’à la fin du XIXe siècle la croix caractéristique des monuments catholiques. Le dernier Cangina figurant dans les registres de l’état civil de Saint-Jean-Pied-de-Port est Victor, horloger-orfèvre, décédé en 1895. Dans le cimetière, son nom est inscrit sur une simple dalle entourée d’un enclos en ferronnerie. Y figure également son fils, militaire, décédé dix ans avant lui. Une autre petite dalle signale le décès en bas-âge de sa fille, Sidonie Cangina, en 1868.

N° 3, Philippe Paul Mildieu
Ce monument, situé à proximité de la grande croix du cimetière, est celui d’un prêtre. Philippe Paul «dit Mildiu» ou «dit Mildieu» est né à Saint-Jean-Pied-de Port en 1760, il y meurt en 1837. Il est le fils de «Joseph Paul cavalier de la maréchaussée» «dit Milledieu» et de Jeanne Cautare de Luzaide-Valcarlos. Ce prêtre termine son mandat à Louhossoa et prend sa retraite à Saint-Jean-Pied-de-Port. Sa tombe présente une particularité par rapport à l’ensemble des autres sépultures qui font face au soleil levant, elle est orientée face au soleil couchant, comme les autres tombes des prêtres de ce cimetière. Le texte des inscriptions se déroule du haut de la croix jusqu’au milieu de la dalle.

N°4, Jean-Baptiste Berceau
Une Légion d’honneur impériale est sculptée sur la croix. Sont à noter l’inscription en continue de la croix à la plate-tombe et la décoration en lacets de la bordure de la dalle. Le défunt est le lieutenant-colonel d’infanterie de ligne Jean-Baptiste Berceau (Fontaines-les-Clerval dans le Doubs, 1765 – Saint-Jean-Pied-de-Port, 1837), nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1809 et officier en 1813. La base Leonore révèle qu’engagé en 1783 dans la Légion du Prince Nassau, devenue Corps de Montreal et Chasseurs cantabres, puis 5e bataillon d’infanterie de ligne basé à Saint-Jean-Pied-de-Port, Jean-Baptiste Berceau est successivement jusqu’en 1814, dans l’armée des Pyrénées occidentales (capitaine du bataillon de Chasseurs basques), puis des Grisons, d’Italie, de Naples, etc. pour finir dans la Grande armée. Il épouse à la fin du XVIIIe siècle Marguerite Etcheverry ou Laharrague originaire de Saint-Jean-Pied-de-Port (1768-1826).

N° 5, François Caritat
Avec cette croix de François Caritat, fils de tisserand, décédé en 1845 à l’âge de 17 ans, le sculpteur fait preuve de créativité. Il se détache du modèle habituel des croix bas-navarraises et reprend l’effet «cannelures» de celles-ci, en évitant le volume habituel du socle. À comparer avec la croix voisine en grès rose, croix bas-navarraise classique. Nous avons deux structures équivalentes présentant le texte en recto et la croix en verso, mais un profil effilé est ici choisi.

N° 6, Adolphe Pascal
Ce très intéressant monument est composé d’une croix et d’une plate-tombe. Cette plate-tombe d’un capitaine de navire de la marine marchande attire l’attention: superbe dans son exécution, elle est totalement différente des autres plates-tombes du cimetière. Un double décès est mentionné: le père, Dominique Jean Pascal est décédé en 1833 après son fils, Adolphe, disparu en 1820 à l’âge de 15 ans. La dalle est donc postérieure à 1833. Cette sépulture est la seule dans ce cimetière qui ait un lien avec la mer… Dominique Jean Pascal, plus couramment appelé Dom Juan, est né à Saint-Jean-Pied-de-Port en 1770. En 1799, lors de son mariage à Pauillac avec Marguerite Goy, née en Gironde en 1774, il y est domicilié ainsi que ses parents. Son père, Bernard, est «contrôleur des brigades nationales des douanes de Pauillac». Dom Juan est dit «marin» dans son acte de mariage et «rentier» selon son acte de décès.

N° 7, Raimond Fonrouge
Il s’agit d’un officier, Raimond Fonrouge, natif de Saint-Jean-Pied-de-Port. Sa tombe est décorée d’étoile, de rosaces et du Sacré-Cœur de Jésus. Sur la partie supérieure, figure «eguzki saindua», l’ostensoir à hostie ou ostensoir soleil, élément classique des croix bas-navarraises au XIXe siècle, comme sur les linteaux des maisons. Le défunt a pour parents Marie Etcheberry de la maison Tipitto d’Uhart-Cize et Joseph Fonrouge qui est un marchand auvergnat. Arrivé comme trois de ses frères au milieu du XVIIIe siècle à Saint-Jean-Pied-de-Port, il y a fait souche.

N° 8, Fort
Le monument de Bertrand Fort (croix), décédé en 1817, et de deux de ses fils Michel et Louis (dalle), décédés en 1829 et 1839, a dû être sculpté au décès du dernier des trois. La famille Fort ou Faure est originaire de Haute-Garonne. Plusieurs de ses membres s’installent au XVIIIe siècle comme commerçants à Saint-Jean-Pied-de-Port. Bertrand Fort, marchand chaudronnier né en 1776 à Escanegrage en Haute-Garonne, suit leurs traces. Il épouse en 1806 une Saint-jeannaise, Marie Souhourt, le couple a six enfants dont deux sont enterrés dans ce cimetière. Leur maison se trouve près de la Porte de France, collée au rempart. L’inscription de cette tombe, marquée de romantisme, commence au haut de la croix et se poursuit sur la plate-tombe. La dalle est une des plus imposantes de ce cimetière, avec une largeur exceptionnelle (1,21m x 2,21m).

N° 9, Etcharren
Manecate Etcharren, né en 1797 est enterré ici en 1832. Il a pour parents Catherine Etcharren (née Souhourt, 1767-1829) et le cordonnier Pierre Etcharren (1768-1830). Manecate Etcharren s’est marié le 15 octobre 1821 à Saint-Jean-Pied-de-Port avec Catherine Carrère, ils ont eu quatre enfants. Dans leur descendance, figurent les familles Inchauspe et Bergouignan, bien connues en Basse-Navarre.

N° 10, Andere serora
Cette tombe est celle de la benoîte Josepha Hiriart. L’inscription en euskara indique « HEMEN DA EHORCIA / JOSEPHA HIRIART/ DONIBANECO SERORA / HILA 45 URTHETAN/ ABENOAREN 31 1850». En français: «Ici est enterrée Josepha Hiriart, benoîte de Saint-Jean, décédée à 45 ans le 31 décembre 1850». «Cultivatrice» originaire de Macaye, son acte de décès indique « Décédée dans le bâtiment dit le clocher de l’Église» et son contrat de benoîterie, signé devant notaire en 1840, précise «La fabrique s’oblige à lui fournir gratuitement un logement au bâtiment du clocher de la dite Église»…
La benoîte qui n’a rien à voir avec la «bonne du curé», est un personnage important dans le Pays Basque d’hier. Nommée par la communauté paroissiale puis avalisée par l’évêque, elle achète sa charge, souvent par le versement de sa dot. Le tout aboutit à la signature d’un contrat qui définit ses fonctions. La benoîte gère tout ce qui se passe à l’intérieur de l’église, hormis dans le périmètre de l’autel qui est le domaine exclusif du prêtre. Sorte d’etxeko andere (maîtresse de maison) de la paroisse, elle gère les places des paroissiens dans l’église, l’organisation du cimetière, les cérémonies, baptêmes, mariages et enterrements, ainsi que les nombreuses fêtes religieuses, pèlerinages, rogations, etc. qui font l’objet d’un rituel précis et structuré. Selon certains auteurs, son statut et son rôle correspondraient aux vestiges d’un clergé féminin antérieur à la christianisation.

N° 11, Fiterre
La sépulture de la famille Fiterre-Girard est composée d’une croix, admirable travail d’artiste sur pierre, aujourd’hui largement détruite, et d’un caveau recouvert d’une dalle sculptée. Il existe trois ou quatre exemplaires seulement de monuments travaillés comme celui-ci, dans d’autres cimetières de Basse-Navarre. Le monument témoigne de l’opulence de cette famille qui a vendu à très bas prix à la municipalité, le terrain du nouveau cimetière situé en contrebas.
André Fiterre, négociant en grains, est originaire de Haute-Garonne, il naît en 1743 et épouse Jeanne Sainte-Marie en 1777, à Saint-Jean-Pied-de-Port. Un de ses neveux Bertrand Fiterre, né en 1766 et décédé en 1844, repose dans cette sépulture. Bertrand a épousé en 1793 une Saint-Jeannaise, Jeanne Souhourt (1773-1856), il est donc le beau-frère de Bertrand Fort, autre grande famille de négociants. La famille Fiterre est propriétaire d’une maison au 9 de la rue d’Espagne à Donibane Garazi, très connue pour son linteau indiquant le prix du froment en 1789 (15 livres) et pour la série de têtes anthropomorphiques sculptées sur une poutre de l’avant-toit.
Le nom d’une des filles de Bertrand Fiterre, Leonide Eleonore (1811-1878), est inscrit sur la dalle, ainsi que son mari, Gabriel Girard (1797, Pouilly-Saint-Genes dans l’Ain – 1863) et leur fille, Jeannette décédée à 21 ans. Gabriel Girard est noté «capitaine en retraite / chevalier de la Légion d’Honneur».

N° 12, O’Kennedy
Le monument de Jean Louis Félix O’Kennedy (Corte en Corse, 1789 – Saint-Jean-Pied-de-Port, 1832) est composé d’une dalle et d’une croix. Sur celle-ci, le nom irlandais étonne. De même le travail minutieux du sculpteur dans la réalisation d’une croix de chevalier de la Légion d’honneur impériale. Les camarades officiers du régiment de O’Kennedy lui ont élevé une imposante plate-tombe «pour perpétuer sa mémoire et leurs regrets». On notera en haut et en bas de la dalle la décoration en lacets.
La base Leonore n’a pas de dossier concernant Jean Louis Félix O’Kennedy, par contre celui de son père Félix, révèle une famille de militaires depuis plusieurs générations. L’acte de décès de Jean Louis Félix indique «chevalier des ordres de la Légion d’honneur et de Saint-Louis». Les archives notariales détiennent quelques actes concernant sa succession, comme l’inventaire et la vente détaillée de ses effets et objets personnels, mais surtout sa bibliothèque d’environ 500 volumes. Elle montre son intérêt pour la littérature (Voltaire, Beaumarchais et son contemporain Walter Scott), les sciences, les langues, les religions, etc. et son appartenance à la franc-maçonnerie. Les ouvrages sur l’Algérie et la langue arabe, ainsi que quelques objets ou vêtements «d’Alger», laissent penser qu’il participa à l’expédition d’Alger de 1830 où se trouvait son régiment dont le nom est gravé sur la plate-tombe.

N° 13, Barbier
Cette croix anonyme présente un texte en euskara «KURUTZE HUNEN / ITZALEAN DAUDE / GORPUTZ / EGINAK». Traduit en français : «Sous la protection de cette croix reposent les défunts». La dalle actuellement recouverte de terre, est celle de la famille Barbier, dont voici les noms: Jean Barbier (1831-1885), artisan tourneur chaisier, et Jeanne Barbier (1829-1908), couturière, née Officialdeguy. Ce sont les parents de Jean Barbier, prêtre et écrivain basque, né à Saint-Jean-Pied-de-Port en 1875 et décédé à Saint-Pée-sur-Nivelle en 1931, auteur de nombreux articles et ouvrages en euskara, dont un célèbre recueil de légendes.

N° 14, Inchauspé
À remarquer le nom de Jeanne Inchauspé écrit «Jnchaspe», le I s’écrit sous la forme J, curiosité que l’on retrouve sur plusieurs monuments. Jeanne Inchauspé épouse en 1794 le Souletin Pierre Etcheverry, douanier, puis métayer à Lasse où il décède en 1825.

N° 14 bis, Duvignau, tombe d’enfant
«Jean-Marie Émile Duvignau, 12 mars-14 mars 1895, cher ange priez pour nous», nous dit l’épitaphe de cette petite sépulture. Une dizaine de tombes d’enfants de ce cimetière sont de petite taille, d’autres ne le sont pas. Au long du XIXe siècle, la mortalité infantile est importante du fait des épidémies non éradiquées, choléra, typhoïde, rage, etc. Au total, 49 personnes de moins de 20 ans sont inhumées dans le vieux cimetière de Saint-Jean-Pied-de-Port.

N° 15, Travaux en fer
Aux côtés de la pierre, le travail du fer fait partie de l’art funéraire. Le vieux cimetière de Saint-Jean offre un panel assez complet de ce type de monuments, tant pour les croix que pour les enclos de tombes. Le fer utilisé est visiblement d’origine industrielle, très répandu à la fin du XIXe siècle, la production locale ayant alors disparu. Les forgerons qui étaient plusieurs à Saint-Jean-Pied-de-Port, avec parfois une spécialité telle que la serrurerie ou la maréchalerie, étaient sollicités pour fabriquer ces croix. Le motif du cœur parfois surmonté d’une petite croix est semble-t-il inspiré de celui qui figure couramment sur les croix navarraises en pierre de la même époque. Les extrémités des croix de fer portent souvent une boule de cuivre. Ce type de travail est contemporain de celui des balcons que l’on voit sur les façades de plusieurs maisons de Garazi : au 9 rue d’Espagne, au 11 place du Trinquet, au café Chez Luis place de Gaulle, à la maison Elgue, avenue du colonel Beltrame à Ispoure, ainsi que dans son prolongement au numéro 267-269, etc.

N° 16, Éléments particuliers
Nombreux dans ce cimetière sont les Arbres de vie sculptés sur les croix. Il s’agit d’un des symboles parmi les plus répandus dans l’expression esthétique humaine, depuis des millénaires et pour de multiples religions et civilisations. La Genèse le reprend comme Arbre de la connaissance du bien et du mal dans le jardin d’Eden, source de la vie éternelle. Le Nouveau Testament assimile la croix du Christ à l’Arbre de vie. En Pays Basque, l’arbre de Gernika, un chêne, demeure un symbole puissant dans l’imaginaire et l’histoire des habitants, l’hymne Gernikako arbola du barde Iparragirre (1820-1881) est sur toutes les lèvres.

Des formes circulaires présentant diverses figures organisant l’espace qu’elles définissent, sont assez couramment sculptées dans la partie basse et au verso de plusieurs croix navarraises. Les jeux de pleins et de vides sont comme une somme d’équilibre dans un espace abstrait qui ne fait pas explicitement référence au monde visible. Cet espace met en scène un monde circulaire centré, tel un cercle cosmique dressé comme une sorte d’autel. Le souci du sculpteur désireux de donner vie et rythme en un endroit aussi peu exposé aux regards pose question. Comment ne pas faire le lien avec les stèles discoïdales qui furent durant les deux siècles précédents l’expression majeure de l’art funéraire basque ? Comme si le créateur du XIXe siècle résistait, ne parvenait pas à se défaire ou à renier le schéma esthétique de ses ancêtres.



Le vieux cimetière de Donibane Garazi a fait l’objet d’un inventaire complet par les Associations Lauburu et Terres de Navarre. Une procédure d’inscription à l’inventaire des monuments historiques est en cours d’instruction, mais peine à aboutir. La DRAC fait la sourde oreille. Si vous souhaitez participer aux activités culturelles de ces deux associations patrimoniales qui, entre autres, tentent de sauvegarder ce site, vous pouvez les contacter aux adresses suivantes :

Lauburu
24 avenue de Chantaco, Larrun bi
64500 Saint-Jean-de-Luz
Terres de Navarre
39 rue de la Citadelle
64220 Saint-Jean-Pied-de-Port
Tél. : 09 54 98 97 64
xurio1@hotmail.fr
https://www.terresdenavarre.fr/
contact@terresdenavarre.fr