Église de Saint-Jean d’Urrutia

Projet de restauration de l’église de Saint-Jean d’Urrutia

Fin 2O25, l’association Terres de Navarre (TDN) a relancé le projet de restauration d’une église romane du XIe siècle, située à St-Jean-le-Vieux et dont il ne reste quelques murs, en particulier le portail d’entée. En 2000, une première démarche de sauvegarde avait avorté. Elle reprend aujourd’hui sous de meilleures auspices.

Vous trouverez ci-dessous une approche historique de ce monument, le compte-rendu de la réunion de la commission patrimoine de TDN sur les lieux le  18 octobre 2025. Et notre première intervention visant à enlever la végétation indésirable.

L’église St-Jean d’Urrutia à travers l’histoire

Ce texte compile les résultats d’un ensemble de recherches historiques. Il est appelé à évoluer au fur et à mesure de nouvelles découvertes. Si vous disposez de nouveaux éléments à faire figurer dans ce document, n’hésitez pas à nous en faire part.

Cette église romane est la plus ancienne de St-Jean-le-Vieux qui en compte trois. Située sur un monticule, «au-delà » ou « situé de l’autre côté » de la rive gauche d’une boucle du Lhauribar, comme son nom l’indique, Saint-Jean d’Urrutia s’est appelée sancti johannis de cisera (1150-70), puis en 1264 sant iohan lo vieyll, et dans un procès de 1332,ecclesia sancti johannis d’urrutie. Urruti, en 1350, Lassale de urrutie, en 1366, est une maison noble dont le nom apparaît dans « l’enquête pour le monnayage », faite à la demande du roi de Navarre (1). Cette maison noble comportait trois maisons fivatières, c’est dire son importance. L’église appelée « eliza zaharra », était annexée jusqu’au XIXe siècle à la maison noble « Urruti-jauregi ».

La carte du « carrefour de Saint-Jean-le-Vieux » dressée par Clément Urrutibehety dans son ouvrage Terre des Basques terre d’accueil, montre que Saint-Jean d’Urrutia se trouvait le long de la voie romaine (vois la carte en fin d’article).

Bâtiment et site

Le bâtiment de l’église qui subsiste aujourd’hui a été fortement remanié : un rectangle de onze mètres de long sur sept mètres de large et 5,10 m de haut pour le mur du portail. La partie basse de l’église située en dessous du niveau de la porte, a 1,80 m de profondeur, ce qui donne un total de 6,30 m de haut pour le mur le plus ancien. L’épaisseur de ce mur est de 1,30 m. Environ un tiers de l’édifice d’origine est conservé, dont le portail, le reste étant reconstruit ultérieurement avec des matériaux, soit récupérés du bâtiment initial, soit provenant d’ailleurs, en particulier du lit du Laurhibar tout proche.

Encore aujourd’hui, le nom de la parcelle de l’église se nomme « Eliza zaharria » etle quartier est appelé par ses habitants « Urritalde ». En contre-bas au bord de la rivière, se trouvait une sablière et une tuilerie, du fait de la présence d’un gisement de terre glaise d’assez bonne qualité. Des effondrements de sol se produisent près de la rive, le dernier a eu lieu en 2024. Les agriculteurs rebouchent ces trous parce que dangereux pour les tracteurs. Selon eux, le sous-sol présenteraient des cavités, d’où ces phénomènes d’effondrements.

La construction actuelle est modeste, mais son histoire remonte au Moyen-Âge et probablement aux débuts de la christianisation de la Basse-Navarre.

1150-1170, première trace écrite

Le Livre d’or de Bayonne (ADPA G 54) fait état d’un acte de 1150-1170 (f° 15) signé dans l’« ecclesia sancti johannis de cisera », ancien nom de Saint-Jean d’Urrutia. A la seconde moitié du XIIe siécle, cet antique noyau de peuplement, « Burguzar », structuré autour de l’église de St-Jean d’Urrutia, sera écarté par le roi de Navarre, au profit de Saint-Jean-Pied-de-Port, appelé en 1293 « Burgus Maior Sancti Petri » qui, un an plus tard, s’appela « Burgo Mayor de Sant Johan ». L’historien Manex Goyhenetche pense que « par cette dernière dénomination, les autorités voulaient peut-être signifier la reprise et la continuation de l’appellation de l’ancienne capitale du pays sise autour de l’église Sancti Johannis de Cisera”, aujourd’hui Saint-Jean d’Urrutia ».

«Ecclesia sancti johannis de urrutia » apparaît pour la première fois en 1243, dans un document de donation de Pierre Sanche d’Urrutia à l’abbaye de Roncevaux. Le patronage de l’église appartient à Roncevaux, mais la juridiction spirituelle demeure sous l’égide de l’évêché de Bayonne.

De 1332 à 1335, se déroule un procès entre Pierre de Saint-Jean, évêque de Bayonne et le chapitre du monastère de Roncevaux, pour régler leurs différends sur la juridiction ecclésiastique couvrant différents territoires. A qui revenaient les dîmes, les prémices ou premiers fruits, les novales ou dîmes des terres nouvelles défrichées ? Dès le premier jour, le 4 mars 1332, Eneco Pierre, curé de Muru et procureur de Roncevaux, affirme que le patronage des différentes églises (situées dans la Basse-Navarre actuelle) et qui font l’objet du conflit, appartient à Roncevaux. Ce patronage consiste dans le droit de présenter le curé en cas de vacance, ce qui a toujours été observé depuis plus de 50 ans. Les évêques de Bayonne, ajoute-t-il, ont toujours agréé les présentations, sauf pour l’église d’Urrutia, où le prélat a refusé d’accepter le candidat de Michel d’Ascarat.

Pour étayer son argumentation, Roncevaux produit de nombreux documents et témoignages. Parmi eux, le douzième, fait état d’une donation par Pierre Sanche d’Urrutia de l’église Saint-Jean de ce nom, au monastère de Roncevaux en 1243. Ancienne petite paroisse appelée Urrutialde, il s’agit en 1332 d’un hameau ou quartier de Saint-Jean-le-Vieux qui a conservé son église où se fait le service divin. De nombreux témoins signent cet acte. La sentence du tribunal sera plutôt favorable au monastère de Roncevaux. Mais concernant St-Jean d’Urrutia, les documents ne paraissent pas péremptoires, l’évêque de Bayonne en conservera donc le droit de collation (droit de conférer un bénéfice ecclésiastique correspondant au revenu d’une année) et le droit de présentation du prêtre titulaire.

Les fils de la maison noble d’Urrutia servent les rois de Navarre

En 1398, Garcia d’Urrutia est homme d’armes à Cherbourg et en 1407, Juanco Ruiz de Urrutia se rend en Bretagne, toujours pour le compte du roi de Navarre. En 1385, un Oger d’Urrutia est accusé du meurtre de Pero de Viana. Selon Eugène Goyheneche, la famille occupait la maison noble Jauregia qui siègeait aux Etats de Navarre après 1512.

Dans le pouillé (dénombrement de tous les bénéfices ecclésiastiques) du diocèse de Bayonne, la paroisse d’Urrutia figure sur les listes synodales du XIVe siècle sous le nom de Urrutialde Harriette. Ce dernier nom désigne une maison noble de ce quartier, signalée depuis 1150. L’assemblée de Cize, avant quelle ne se réunisse dans la ville nouvelle de St-Jean-Pied-de-Port, tenait ses sessions près de la maison noble d’Harrieta, le « lieu de pierres ».

Dans la section des Cuarteles, documentación general (AGN, section des comptes), caj. 1, 33 de 1513, Urrutia est une paroisse —avec Zabalza, Saint-Jean-le-Vieux et La Madeleine— et un hameau qui paie des taxes séparément des autres, tels que Zabalza, Samper et Irunberri. La paroisse d’Urrutia est comptée parmi les biens nobles.

En 1568-1570, l’église est partiellement détruite lors des guerres de religion. Elle aurait alors perdu sa primauté à Saint-Jean-le-Vieux, au profit de St-Pierre d’Usacoa, l’église actuelle au centre du bourg.

En 1703, l’évêque visite l’église Saint Jean d’Urrutia, il constate son très mauvais état

Le « registre et verbaux des visites de Mgr l’évêque de Bayonne en Basse-Navarre, l’an 1703 » fait état de l’église de St-Jean d’Urrutia. Le prélat y est accueilli par Jean de Haranburu, sans que soit précisé que celui-ci est attaché à cette paroisse. Contrairement à ce qui se pratique d’habitude, la messe, celle de l’office des morts, est célébrée par un des aumôniers de l‘évêque. Le document décrit l’église : les fonds baptismaux sont en assez bon état. Un autel est dédié à Saint Jean-Baptiste, mais il est trop petit. Du côté de l’Evangile, à droite du chœur, une grande statue de pierre est placée dans une niche à l’intérieur du mur, près d’une armoire. La statue est mutilée en plusieurs endroits.

Deux autres autels dénués de tout sont installés dans l’église. Le curé ignore à qui ils sont dédiés et ils ne sont éclairés que par la porte. L’église ne comprend pas de sacristie, les ornements sont placés dans un vieux coffre en bois fermant à clef, dans un coin, du côté de l’Evangile. Le document indique que seulement 40 personnes de cette église sont à confirmer, alors qu’elles sont au nombre d’une centaine dans les autres églises où passe l’évêque.

La Fabrique de cette église (composée des laïcs chargés de l’administration des biens de la communauté paroissiale) ne dispose d’aucun fonds. Le rapport de cette visite épiscopale constate la présence de gouttières et l’absence de lambris, de vitres et de contrevents. Il n’y a aucune séparation entre le chœur et le nef et le mobilier est particulièrement sommaire. Des poutres font office de bancs. Une lucarne figure côté sud ainsi qu’une fenêtre dans le « gros mur », en dessous des cloches ; une autre ouverture est percée au dessus du grand autel. Le texte indique l’absence de cimetière, les enterrements (NDLR : les inhumations?) se faisant dans l’église. L’accès à cette dernière est interdit en attendant l’exécution des réparations demandées. Est à réparer le pavé contigu aux murailles collatérales à l’entrée de l’église.

Enfin le rapport de 1703 signale l’existence d’une benoîte affectée à cette église.

L’évêque visitera ensuite l’église dédiée à Sainte Madeleine, à Harrieta, succursale d’Urrutia. Elle est en assez bon état et il demande le transfert des fonds baptismaux de St-Jean d’Urrutia à Harrieta.

Du cadastre de 1840 à la dernière messe en 1926

Dans le plan cadastral napoléonien (1840), état de section ADPA 3 P 4 / 484 section C 1 et 2, Urrutia constitue un hameau situé dans un méandre du Laurhibar où se trouve un pont. Il est formé de quatre grandes fermes composées de plusieurs bâtiments qui détiennent des ensembles de parcelles ; un chemin les relie. Le bâtiment noté n° 142 est appelé eliça guibela, (derrière l’église). Il s’agit de la seule mention d’une église dans la toponymie en ce secteur de Saint-Jean-le-Vieux.

La maison Urruti-jauregi existe toujours aujourd’hui. Mais au XIXe siècle, elle a été achetée par les Larre venus d’Arrosa et de ce fait, elle a pris le nom de Larreinea. La très ancienne et prestigieuse maison noble Urruti-jauregi a ainsi perdu son nom.

En 1953, le père de M. Paul Camino de retour d’Amérique, achète à M. Dirassen la maisonLarreinea et ses terres. La famille Camino est en 2025 toujours propriétaire de Larreinea.

En 1926, une dernière messe fut donnée en l’église de St-Jean d’Urrutia. Il existait à proximité de cette chapelle, une fontaine miraculeuse placée sous le patronage de Saint Jean-Baptiste, autrefois très renommée pour ses vertus curatives contre la rougeole chez les enfants. Elle était située en bas de la pente, près de la maison d’un voisin, M. Peio Iralour. Son amatxi utilisait régulièrement cette fontaine pour se laver régulièrement. Elle était constituée d’un simple captage avec quelques pierres qui a été détruit dans les années 70, lors de travaux

Le toit s’effondre

Au milieu des années 60, le toit de St-Jean d’Urrutia s’effondre. M. Peio Iralour qui habite une ferme voisine,dispose d’un lot de troncs en chêne qu’une tempête a abattu quelque temps auparavant. Il propose à la mairie de St-Jean-le-Vieux dirigée à l’époque par M. Gastellou dit « Putzu », d’utiliser ces troncs sommairement équarris en poutres pour remettre en place un toit. Mais celui-ci refuse.

Le bâtiment est inscrit à l’inventaire des Monuments historiques par arrêté du 1er février 1988.

En 2000-2001, une tentative de sauvegarde est lancée par Terres de Navarre, avec le soutien de la municipalité plus ouverte aux richesses patrimoniales du village. Sous la forme d’un contrat aidé, elle a embauché un agent de valorisation du patrimoine, Mlle Christelle Landaburu. L’architecte des bâtiments de France, Mme Anne Mangin-Payen élabore une note et présente ses préconisations pour la sauvegarde de l’église. Plusieurs réunions ont lieu, entre autres en présence de M. Danny Barraud, conservateur régional de l‘archéologie, de Christian Normand archéologue et de Benoît Duvivier d’Eusko Arkeologia. Est également sollicitée l’historienne Amaia Legaz, alors doctorante et membre de Terres de Navarre. Elle entame des recherches historiques sur l’histoire de St-Jean d’Urrutia dans les archives du département 64, du royaume de Navarre, le cadastre napoléonien, etc. Mais le dossier se bloque brutalement du fait d’un différend aujourd’hui surmonté, entre le propriétaire M. Camino et l’architecte des bâtiment de France, au sujet de l’installation de panneaux solaires sur les toits de la ferme du premier.

Les photos de 1998 montrent les murs d’un bâtiment envahis par des épaisseurs considérables de lierre menaçant la structure de l’édifice. Autour des années 2010-2015, un habitant de St-Jean-le-Vieux se chargea de l’en débarrasser : heureuse initiative qui prolongera la vie de l’édifice. Par la suite, quelques arbustes vont repousser à l’intérieur du bâtiment et très peu sur les murs.

Vingt cinq ans plus tard, le dossier est relancé par Terres de Navarre, avec plusieurs partenaires d’hier.

*

Bien qu’atteint par le passage du temps, St-Jean d’Urrutia n’a pas disparu. Comme un petit miracle. Que des éléments initiaux soient encore visibles aujourd’hui en fait un élément important de notre territoire façonné par l’histoire. Ce lieu qui s’inscrit dans un paysage culturel aux multiples facettes, fait comprendre que l’histoire est incarnée, elle est en nous. «De la simplicité dans laquelle la terre et le ciel, le divin et les mortels se tiennent les uns aux autres, le bâtir », comme ici l’église de St-Jean d’Urrutia, « reçoit la direction pour édifier ces lieux». C’est ce qui fait tout l’intérêt d’une démarche de sauvegarde de ce monument. Sur le masque ridé de quelques pierres irréductibles, croissent aujourd’hui mousses, lichens et fougères, Ces traces de temps évanouis nous font rêver. Car seules les traces font rêver.

(1) Publiée par Jean-Baptiste Orpustan dans le Bulletin du Musée basque n°87, 1980, La Basse-Navarre en 1350, VI, le pays de Cize ou Garazi.

Synthèse réalisée en 2025 par Arnaud Duny-Pétré,
essentiellement à partir de documents rassemblés
et parfois analysés par l’historienne Amaia Legaz.
Le généalogiste Bernard Aldebert
a également contribué à ce travail.

Bibliographie

  • Victor Dubarat Jean-Baptiste Daranatz,Un procès entre l’évêché de Bayonne et le monastère de Roncevaux au XIVe siècle (1332-1335), Imprimerie du Courrier, 1926, 208p. Tiré à part du Bulletin de la Société de Sciences Lettres et Arts et d’études régionales de Bayonne, 1925.
  • Eugène Goyheneche , Onomastique du nord du Pays Basque (XIe-XVe siècle), Iker 27, Euskaltzaindia, 2011, 624 p. Pages 134-135.
  • Eugène Goyheneche, Le Pays Basque, Soule, Labourd, Basse-Navarre, Société nouvelle d’éditions régionales et de diffusion, 1979, 680 p.
  • Manex Goyhenetche, Histoire générale du Pays Basque, Préhistoire, époque romaine, Moyen-Age, tome 1, Elkarlanean, 1998, 495 p.
  • Amaia Legaz : dossier de recherches de documents sur St-Jean d’Urrutia (archives de Terrres de Navarre).
  • Le Livre d’or de Bayonne, textes latins et gascons du Xe au XIVe siècle, Pau, 1906, 416 p. Acte de 1150-1170, f° 15.
  • Jean-Baptiste Orpustan, Les noms des maisons médiévales en Labourd, Basse-Navarre et Soule, Editions Izpegi, 2000, 492 p. Nouvelle édition, site Tipirena, p. 394 et suiv.
  • Jean-Baptiste Orpustan. Nouvelle toponymie basque, 2010, site Tipirena, p. 82 et 83, n° 149 et 150.
  • Clément Urrutibehety, Terre des Basques terre d’accueil, Association les amis du chemin de St Jacques, 2009, 340 p.